A propos du salon des refusés sous Napoléon III
Les Refusés peuvent être divisés en trois classes:
La première, la grande, est celle des Oseurs, des Révoltés, des Protestants contre les jurys, une Batterie des hommes sans peur; c'est pour ces peintres-là, qui ne se tiennent pas tranquilles, qui sont convaincus qu'ils savent ce qu'ils font, que l'Empereur a décrété une Contre-Exposition. Elle était ouverte à tous; mais le danger d'être tué ou blessé,—c'est-à-dire de déplaire au jury et d'être évincé une autre fois, le peu de courage, de foi en soi-même aussi, ont empêché un grand nombre de peintres de s'exposer—aux balles coniques des critiquas et aux obus du public, autrement dit aux feuilletons et aux éclats de rire.
Ces peintres-là, leurs confrères, les Braves refusés, les appellent des Couards et fixent leur nombre à 1,800 ou 2,000. C'est eux qui composent la troisième, la petite classe.
Quant à la seconde, c'est celle des Suspects, gens timides, indécis, qui acceptent en longues phrases, au lieu de dire franchement oui; peintres timorés qui laissent leurs tableaux dans la salle des Refusés, mais qui sont inquiets d'être vus. Ils ont l'air d'être derrière leurs confrères, bien qu'ils soient à côté d'eux; en deux mots, ils ne mettent pas de numéros à leurs toiles; ils ne se sont pas faits inscrire dans le catalogue des Refusés, et ils ne peuvent être signalés que par les chiffres de refus de l'administration. Quelques-uns mêmes de ces peintres qui se trouvent mal et ont des borborygmes n'ont pas signé leurs ouvrages. Si le Comité des Refusés était aussi décidé que son aîné, le Comité de salut public, les Suspects seraient guillotinés tous comme les traîtres et les lâches.
A la tête des plus vaillants Refusés, il convient de placer Courbet. Quoiqu'il ne figure pas parmi eux, dans le catalogue et dans le Musée, il est le plus Refusé des Refusés.
Courbet est la plus puissante individualité qui se soit produite parmi les peintres depuis une vingtaine d'années.—Pour ceux qui ne cherchent pas dans la peinture ce qu'on n'y peut pas trouver, la philosophie, la poésie ou l'astronomie, l'agriculture, etc., mais qui se contentent d'y voir la représentation naïve et vigoureuse des faits et des objets, la supériorité du maître-peintre est évidente.
(Je n'exagère pas la démence des critiques d'art et d'une foule d'autres gens, en disant qu'ils ne peuvent admettre qu'une peinture ne soit qu'une peinture, et que dans un tableau ce qui les charme le plus, c'est ce qui n'y est pas. Voilà un critique qui m'interrompt pour me lire son article sur M. Daubigny: «Chaque touche, a-t-il écrit, est «un hémistiche et fait venir à l'esprit un son cadencé, etc. C'est avant tout un grand poëte!!!»)
Courbet tout en ayant, des idées assez vastes de la peinture et des mondes qu'elle peut contenir, est convaincu d'abord qu'elle doit faire ressemblant, et que le meilleur moyen de faire ressemblant est de voir. Cette opinion instinctive est assurément préférable à celle de croire, comme le fameux M. Thoré, que la peinture est faite pour instruire les masses et donner des leçons de politique ou de morale.
Toute espèce de tricherie est écartée des tableaux de Courbet. Il vaut mieux, croit-il, avoir vu ce qu'on veut peindre que l'avoir rêvé; la peinture mythologique ou allégorique excite son rire franc-comtois; il pense que la peinture est plus faite pour les yeux que pour l'imagination; il veut voir pour peindre. En Art, le parti pris, est indispensable.
Le système de Courbet a fait éclore de nombreux partisans; on voit maintenant une foule de tableaux du genre dit réaliste. Tous ces croque-morts, ces carriers, ces sarcleurs, etc., c'est la faute de Courbet. Il fait école non seulement pour le sujet, mais encore pour la manière de peindre. Les nouveaux ne subissent pas seuls l'influence du nouveau maître: des anciens, et des plus célèbres, ont visiblement modifié leur peinture depuis sa venue. Le tableau de l'Enterrement d'Ornans, si décrié à son apparition, demeuré le chef-d'oeuvre de Courbet, quoi qu'on en dise et quoiqu'on ne veuille reconnaître de, lui, pour ne pas avoir l'air de se rendre, que des tableaux très-beaux sans doute, mais d'une moindre importance, l'Enterrement d'Ornans, dis-je, a fait émeute, mais aussi révolution. Les oeuvres que Courbet a exposées en 1861, lui avaient rallié, outre les jurés et les académiciens, les semblables de M. Anatole de la Forge et autres critiques qui manquaient à sa collection. C'était toujours la même peinture, mais ce n'était plus le même sujet. Les postères de la fameuse Baigneuse qui avaient empêché bien des critiques d'art de s'apercevoir qu'elle était admirablement peinte, dans un paysage et à côté d'une belle fille également exécutés de main de maître, ne furent plus posés pendant un instant sur leurs binocles. Le Combat de cerfs, le Renard sur la neige, le Cerf blessé, etc., sont de superbes peintures qui n'offensent personne. Ceux même que le mot: réalisme retenait encore par leurs pans d'habit commencent à comprendre que ce mot n'est qu'un nom, comme toute révolution littéraire ou autre en a toujours pris un, nom qui n'engage en rien les individualité entre elles, qui leur laisse leur pleine liberté, et qu'un artiste hardi, indépendant et original peut accepter comme il eût accepté relui de romantisme en 1830.
Mais cette année tout est bien changé. Il n'y a plus assez de cris contre Courbet; il a envoyé au jury un grand tableau, représentant des curés ivres, dont nous allons parler tout à l'heure. Ce tableau était escorté de deux ébauches, une Chasse au renard et un Portrait de dame.
Courbet, médaillé, était reçu de droit; mais les curés, dodelinant et barytonnant, ont scandalisé le catholicisme du jury, et le tableau a été—je ne puis pas dire: refusé, car il serait exposé,—a été... remis à la disposition de son auteur qui, ne trouvant aucun endroit public où il fut accepté, a fini par le recevoir dans son atelier, rue Hautefeuille nº 32. Tout le monde est invité à venir le contempler tous les jours jusqu'à midi.—On fait queue.
Jamais le maître-peintre Courbet n'avait fait un tableau aussi vivant, aussi amusant, aussi pris sur nature et étudié que celui-là.
Par un beau temps septembral, le long d'un chemin de campagne, s'avance un groupe de curés rabelaisiens, dont un, doucement cahoté sur un joli une, ressemble à un silène rubicond, plein d'une bonhomie vinicole qui semble dire: Mon Dieu, cela ne fait de mal à personne! Un curé à lunettes bleues et au nez pointu le soutient de ci, et un jeune vicaire qui pourrait bien lui appartenir de très-près, tant il lui ressemble, le soutient de là; un autre jeune vicaire—ineffable, celui-là,—tire le grison par la bride; un troisième vicaire ramasse un vieux curé qui butte à chaque pas.
Un peu en arrière, marche à pas comptés un curé bourgeonné, aux cheveux vineux, balancé par le vin, qui tout en perdant son chapeau sans s'en apercevoir, raille la faiblesse de son collègue. La goguenarderie, la sanguinolence coutumière du teint, produite par une longue série de repas copieux et prolongés, l'équilibre de ce curé, sont des merveilles de peinture.
Quatre servantes viennent au loin, égrenant des chapelets, suivant avec un calme béat cette sainte orgie dont elles ont fait la cuisine.
Un brave paysan regarde passer le cortège en riant de tout son coeur et de tout son ventre, mais sans ironie, auprès de sa femme agenouillée, habituée au respect de monsieur le curé.
Certes, ce tableau, un des plus vigoureux et îles plus animés de Courbet, n'est pas l'oeuvre d'un catholique fervent qui s'incline comme la bonne femme ci-dessus désignée sur le passage d'une débauche presbytérale, mais elle n'annonce pas non plus des intentions malicieuses et subversives contre la religion. On ne reconnaît pas dans cette peinture l'ironie hostile et voltairienne de Béranger, l'inventeur de ce bon curé populaire de Meudon, qui boit et danse avec les fillettes, sur l'herbette, au nez de l'implacable Louis Veuillot.
Courbet n'a fait que représenter une scène significative, expressive et gaie; le rejet la rend plus bruyante, plus voyante que ne l'aurait fait l'admission.