C’était un de ces salons de discussions comme il en a fleuri des dizaines dans le début des années 2000. Il s’intitulait « Miuzik » pour se démarquer des 50 autres qui aussi voulaient parler musique. Mais là comme ailleurs on en parlait qu’à de rares fois, et à ce moment-là, les insultes volaient très vite plus bas que tous les arpèges possibles.
Souvent, je me retrouvais en discussion musclée avec un jeune qui y venait aussi souvent que moi. Et si on s’appréciait quand même un peu, on ne pouvait s’empêcher d’être en désaccord, réellement ou pas. Les rôles étaient bien distribués, lui, était le « jeune sauvage post-punk inculte » et moi, bien sûr, « le vieux bougon indécrottable, fan d’Yvette Horner », ceci pour donner un exemple de la pertinence des arguments utilisés. Je dois bien avouer, a posteriori, qu’il était certainement plus féru de musique que moi. La réconciliation se faisait sur le dos de la personne qui venait se mêler de notre conversation. Notre show semblait au point et en faisait rire plus d’un.Puis, sentant l’addiction venir, j’ai cessé de venir le soir ; mais, deux ou trois mois après, avec l’impression de limiter la dépendance, je me suis connecté quelques minutes le matin, pendant la pause café. Il y avait toujours là quelques personnes goûtant particulièrement la musique classique et la discussion était des plus plaisantes même si je n’y connaissais pas grand-chose. Après les saluts habituels, je glissais quelques vannes plus ou moins légères pour égayer le salon et tentais de m’incruster… En peu de temps, j’étais connu et reconnu, bref, le comportement habituel de ce genre de salon. Mais dix minutes après, clic, et je replongeais dans mon travail.
C’est comme ça qu’elle m’aborda la première fois en conversation privée : « Mais pourquoi tu disparais comme ça ? dix minutes et hop ! plus personne ! tu habites le triangle des Bermudes ?»
On a ri. Je lui ai expliqué la pause-café, le travail et le temps compté.
Et comme c’était le moment des confidences, j’en ai profité. Et elle ? que faisait-elle ? Quel type de musique aimait-elle ? etc. Les questions habituelles, ni plus ni moins. En quelques jours j’ai su qu’elle était concertiste et qu’elle voyageait beaucoup pour son travail ce qui expliquait des connexions intermittentes au salon, qu’elle était d’une famille de musicien, famille plus décomposée que recomposée, une mère absente qui courait le monde, un père pas là, la musique était sa seule famille, sa seule passion, son seul monde.
Et de fil en aiguille nous ne nous connections plus que pour nous retrouver avec cette impression agréable de mieux en mieux se comprendre.
Un mardi, je me souviens bien, elle se disait triste, et, m’indiqua-t-elle, seule la musique de Bartok la sortait de ce sentiment de brouillard qui l’enveloppait, et en particulier Le Mandarin merveilleux… Comme c’était bien le seul morceau de Bartok que je connaissais, j’ai pu lui donner la réplique. Et c’est là qu’on se rend compte que dix minutes c’est court, très court. Quand je lui ai dit que je devais partir travailler, là, en peu de mots elle m’a annoncé qu’elle partait au Japon pour une série de concerts et qu’elle serait absente quelques semaines, que j’allais lui manquer et… et…
Le lendemain matin, le salon m’a paru bien fade et j’ai arrêté de me connecter.C’est un soir, quelques jours plus tard, en me couchant que j’ai repensé à Bella Bartok et au Mandarin Merveilleux… Et surtout pourquoi je connaissais cet œuvre. Tout est revenu d’un bloc. Une vieille histoire est sortie de ma mémoire.
C’était vers le milieu des années soixante-dix. Je sortais du lycée avec un bac technique en poche et la crise faisait que le travail manquait pour les jeunes, déjà, une crise et pas de travail ou peu. Le seul que j’avais pu trouver était ouvrier spécialisé, OS, dans une usine de fabrication de vannes industrielles ; pour information, les vannes c’est ces gros robinets avec un volant dessus pour réguler le débit. Oui, il y avait déjà des crises qui empêchaient d’embaucher et de donner un salaire décent… et depuis, il a fallu s’habituer à cet état de fait, hélas.
Comme ce travail de polissage de grosses pièces en fonte m’enthousiasmait au plus haut point, le soir, je participais aux activités d’une troupe de théâtre. Non, non, je ne faisais pas l’acteur, j’étais trop timide, j’aidais juste en étant machiniste, un de ceux qui montent les décors, règlent les éclairages et mettent les boissons au frais. Bref, un obscur qui, quand même, regardait de près les jeunes actrices ! Les répétitions se faisaient dans une salle de spectacles dont s’occupait José. Un vrai personnage celui-là, un vieux républicain espagnol qui attendait impatiemment la mort de Franco en maudissant tout ce qui était ordre établi.
Un soir il me prit à part : « Dis-moi petit, ça te dirait de me remplacer jeudi soir ? tu seras payé, sans souci ! C’est une soirée organisée par le Rotary, je peux pas les blairer ceux-là, j’ai failli me taper avec leur président, tu le connais bien, c’est ton patron… un sale con de bourge qui croit qu’on est tous ses esclaves… Ton boulot ne sera pas difficile, j’aurai tout réglé… Tu allumes, tu ouvres le rideau… tu le fermes quand c’est fini… tu éteins et tu boucles la salle quand tout ce beau monde est sorti. Ça te va ? »
Bien sûr que ça m’allait. Je l’aimais bien l’ancien.
Le jeudi, c’était un récital de piano donné par une concertiste en début de carrière dont le cachet devait être assez modeste pour que les organisateurs s’enorgueillissent de la soirée sans avoir à se ruiner. On a le sens des affaires ou pas !
À la fin du concert, ils sont tous venus sur scène la féliciter bien sûr, même ceux qui avaient copieusement dormi dans leur fauteuil.
Mon patron a inspecté derrière la scène, voir si José était là, mais en me découvrant à sa place, il n’a pas paru particulièrement emballé, comme si le remplaçant ne valait guère plus que le titulaire. Puis il a fait des ronds de jambe à la pianiste : « Vous venez avec nous ? Vous avez bien mérité d’un peu de champagne pour cette magnifique prestation ! » et patati et patata…
D’un coup, de ma mémoire est ressorti son prénom… Christelle, oui, c’est ça, elle s’appelait Christelle !
Christelle, donc, a ri gentiment et a renvoyé tout ce beau monde en arguant un besoin de solitude après son concert pour décompresser, qu’elle prenait le train tôt le lendemain et que son hôtel n’étant pas si loin, qu’un peu de marche à pied, par une si belle nuit lui ferait le plus grand bien. Bref, dégagez ! laissez-moi un peu d’air !
Et l’autre de rajouter en me désignant : « Prenez votre temps, lui, là, il fermera derrière vous ! »
Et bien sûr, ça les arrangeait de ne pas l’attendre, ils étaient pressés d’aller fêter cette belle réussite culturelle entre eux, faut pas mélanger saltimbanque et gens biens !
C’est à ce moment-là que Christelle m’a découvert dans ma cabine d’éclairage, elle m’a fait un petit geste de la main, m’a souri et est descendue dans les loges.
J’ai éteint la salle, la scène, fermé le rideau, les éclairages de sécurité se sont allumés, c’était largement suffisant pour se diriger et je suis descendu la retrouver. C’était un escalier métallique en colimaçon et ma descente n’était pas discrète. Je n’étais pas arrivé à la dernière marche qu’elle me criait : « Je range mes affaires, je suis presque prête ! Avancez, je suis dans la loge 3. »
En jean et pull large, ce n’était plus la même personne, plus la concertiste en robe de soirée, c’était simplement une jeune femme comme les autres, presque ordinaire.
— Dites-moi, lui, c’est pas votre prénom ? Et c’est qui ce type infect ?
— Comment ?
— Ben, l’autre, le gros-là, qui dit « lui » en parlant de vous c’est qui ?
— Ah ! C’est mon patron, faut l’oublier ! Mon prénom est Fabien !
— Fabien, si je vous demande de me porter une valise, c’est trop ?
J’ai souri et pris la valise.
— Elle est lourde, faites attention !
Avec le recul, je peux dire que les valises à roulettes est une belle invention.
J’ai demandé l’hôtel où elle résidait et lui ai proposé de la conduire en voiture, si bien sûr ma vieille guimbarde ne l’effrayait pas.
Elle a juste ri en voyant ma vieille 4 CV.
Après lui avoir déposé ses bagages, j’allais partir quand elle m’a retenu :
— Attends, Fabien, tu as vu le plateau qu’ils m’ont mis, je ne mangerai pas tout, et puis… mangez seule c’est trop déprimant !
Je ne voulais pas la déranger mais à 20 ans ce n’est pas la faim qui manque et le plateau s’est vite retrouvé aussi vide que le cerveau d’un franquiste, une expression commune de José. On en a profité pour discuter, enfin je l’ai écouté parler de sa seule passion, la musique, et aussi, surtout répondu à un flot de questions, sur la ville, les gens, ce que je faisais, dans la journée et pourquoi ce soir, dans cette salle, etc. Je lui ai raconté l’histoire de José, ses relations avec mon patron et donc son remplacement, la troupe de théâtre, la petite ville amorphe où il ne se passe rien à moins de le faire soi-même en bravant le regard les gens, surtout des gens bien-pensants comme ceux qui l’avaient invité ce soir.
C’est Christelle qui avait commencé le tutoiement, j’avais suivi facilement.
Il lui a fallu une promenade digestive et aussi pour évacuer l’adrénaline que lui procure sa présence sur scène. Et j’ai fait le guide : le bord de la rivière, le vieil hospice, le pont du moyen-âge, les petites ruelles, la grosse tour et le banc du jardin public ! Le banc de notre premier baiser.
C’est dans sa chambre, après avoir fait l’amour qu’elle m’a parlé de Bartok et fait écouter ses cassettes sur un mini engin qui crachotait mais c’était génial.
On s’est endormi avec la musique, enlacés.
Le réveil nous a séparé à 6 h du matin. Elle avait un train pour Paris et moi, des vannes en fonte à ébarber.Mais comment j’avais pu oublier une histoire pareille ! Comment j’ai pu faire ça !
Et Bartok qui revenait , vingt-cinq ans après, c’est troublant non ?
Une coïncidence ? Un pur hasard ? Était-il possible que ce soit elle ? Je n’osais pas y croire !
Mes insomnies coutumières ne se sont pas arrangées.
Pendant des semaines, je me suis posé des questions et j’ai attendu son retour. Mais je ne savais comment aborder la discussion. Si c’était elle, avait-elle envie d’en parler ? et d’abord, s’en souvenait-elle ?
Bref je pataugeais… j’échafaudais toutes sortes de stratégies d’approche mais j’ai fini par appliquer la devise : Wait and see, j’ai donc laisser faire le temps.
Pourtant un matin en la quittant, sans réfléchir, je lui ai dit :
— Bonne journée et travaille bien ton piano.
— Mon piano ? Ah non ! moi c’est le violoncelle, le piano c’est ma mère.